« Je prends ! » ou comment accepter les compliments
📸 Nishant Jain pour Unsplash
Chères lectrices et chers lecteurs,
Il y a quelques années, j’avais adoré interviewer Dr Aurélia Schneider, psychiatre et auteure du formidable livre « La charge mentale des femmes et des hommes » (Larousse). Nous avions parlé de charge mentale, bien sûr, mais une autre idée qu’elle a partagée ce jour-là m’est vraiment restée : celle que pour beaucoup de personnes, accepter les compliments est difficile.
Cette idée m’avait marquée, en partie parce que j’ai grandi aux Etats-Unis, un pays où faire des compliments est beaucoup plus courant et commun qu’en France. Là-bas, il n’est pas rare que de parfaits inconnus vous arrêtent dans la rue ou vous interpellent dans la file d’attente d’un magasin pour vous dire que votre manteau vous va très bien, ou qu’ils adorent votre parfum – est-ce qu’ils pourraient avoir la référence ? C’est quelque chose que l’on voit et vit aussi dans d’autres pays anglo-saxons. Je me souviens de notre voyage en Australie en famille, alors que nos enfants étaient tout petits. A la fin de notre séjour dans un camping, un homme âgé était venu nous dire à quel point il avait été attendri par notre fils de 4 ans à l’époque – il l’avait observé nous aider à ranger le matériel dans le camping-car, et voulait nous dire à quel point cette scène l’avait touché.
Au-delà d’une plus grande capacité à faire des compliments, il y a aussi dans ces cultures une plus grande capacité à les accepter. Sans faire de généralités ou raccourcis culturels, il y a de grandes chances qu’en France, ce genre de questions, commentaires, suscitent au mieux de la surprise, au pire de l’inquiétude ou de la méfiance « de quoi se mêle-t-il ? elle veut me flatter ou quoi ? il a une idée derrière la tête ? ».
J’observe que les compliments se font plus rares en France, encore plus rares dans les organisations de travail, et encore plus quand on monte dans la hiérarchie (avec l’idée un peu saugrenue que l’on peut s’en passer, une fois atteint un certain niveau hiérarchique ou d’ancienneté – j’en avais parlé dans cette lettre). D’ailleurs je dis « compliment », mais en entreprise, on dit « feedback positif ». Il y a quelques années, une femme que j’accompagnais en coaching s’était étonnée de tous les compliments reçus sur son travail le jour de son pot de départ… « pourquoi attend-on que les gens partent pour leur dire à quel point on les apprécie ? », s’était-elle interrogée.
Je vous parle de tout cela parce que récemment, la réaction d’une amie à un compliment m’a rappelé à quel point les compliments nourrissent – pourvu qu’ils soient sincères et généreux.
Cette amie a lancé récemment un projet d’une grande envergure, aboutissement de plusieurs années de travail, de recherche, de collaboration. Un travail dont elle peut être fière. Alors qu’une de ses connaissances la félicitait pour son travail, cette amie s’est exclamée, dans un grand sourire et éclat de rire « JE PRENDS ! ».
J’ai adoré son expression – Je prends ! Comme si elle attrapait au vol, embrassait littéralement ces paroles pour les garder avec elle. Comme si ces paroles reçues intégraient une sacoche invisible mais bien réelle dans laquelle elle pourrait piocher les jours où son courage, sa confiance, son élan seraient amenés à vaciller (ce qu’ils ne manquent pas de faire quand on porte de grands projets).
Ce « je prends ! » peut prendre beaucoup d’autres formes, mais je crois qu’accepter les compliments, les feedbacks positifs, est une attitude à développer. (Tout autant qu’accueillir les propositions d’amélioration, les critiques constructives. A ce propos, cet article m’a beaucoup intéressée récemment).
Pourquoi ?
Parce que nous avons besoin de preuves pour croire quelque chose, et que l’avis de personnes que nous estimons pèse lourd – c’est la « persuasion verbale » qu’évoque Albert Bandura dans sa théorie de l’auto-efficacité, autrement dit une des manières que nous avons de nourrir la croyance que nous pouvons accomplir des choses importantes, des choses difficiles.
Aussi parce qu’accepter les compliments, c’est petit à petit être persuadé de leur valeur, et ainsi étendre ce que nous tenons pour acquis sur nous-même – la fameuse zone de confiance, qui est une formidable zone à étendre, en douceur, et avec le support des autres.
Comment ?
En résistant à l’envie de minimiser (« oh ce n’est rien », « je n’y suis pas pour grand-chose », et toutes les variantes de ces propos).
En s’entraînant à juste dire « merci », ou « je prends », comme mon amie. Simplement accepter ce qui est offert.
Et, avec un peu d’entraînement, en observant l’effet que ça fait : sentez-vous un sourire se dessiner ? Une chaleur vous remplir ? Le rouge vous monter aux joues ?
Accepter les compliments, c'est aussi une forme d'écoute – écoute de ce que les autres voient en nous, de ce qu'ils nous offrent.
D'ailleurs, en parlant d'écoute, je voulais vous donner des nouvelles de l’interview de Nina Fasciaux, enregistrée la semaine dernière en présence des membres RELIER, et dont vous pouvez maintenant écouter la première partie (la deuxième partie est réservée aux questions des membres, et vous pouvez rejoindre cette communauté à tout moment).
C’était un moment très fort, parce que le sujet de l’écoute est très profond, très puissant. Et que le propos de Nina, dans le contexte sociétal et géopolitique du moment, est essentiel.
Nous avons beaucoup parlé du livre de Nina, Mal Entendus :
- de l’écoute, au cœur du métier de journaliste alors qu’elle n’est pas enseignée dans les écoles que les forment ! (enfin si : dans 4 écoles de journalisme depuis peu, grâce à la parution du livre de Nina) ;
- de sa vision du métier de journaliste, de la distinction entre journalisme positif et journalisme de solution, et de la responsabilité des journalistes dans les récits qu’ils donnent de des événements et faits ;
- des parallèles entre le métier de journaliste – métier de lien et de soin selon Nina – et d’autres métiers où l’attention à l’autre est au cœur : soignants, coachs (!!) et… managers bien sûr ;
- et des manières dont nous pouvons apprendre à mieux écouter.
Nina a partagé ses méthodes préférées, notamment la technique du « looping », qui a remporté un immense succès auprès des membres RELIER.
Nous aurions pu parler des heures tant Mal Entendus est riche et pédagogique. Je remercie Nina pour la richesse de ce qu’elle a partagé, et vous encourage vivement à lire son livre – il est un antidote à la polarisation et à la simplification de la pensée, et une lecture essentielle pour garder espoir et envie d’agir dans cette époque.
Le 20 mars, nous allons passer à la pratique avec les membres de RELIER – 1h30 d’atelier pour travailler ensemble autour des notions d’écoute, comment mieux écouter quand on manage (ou qu’on est un être humain, ce qui est sûrement votre cas). Si vous voulez vous joindre à nous, pas besoin d’avoir participé à l’interview : les portes de RELIER sont ouvertes tout le temps.
Qu'est-ce que tout cela vous inspire – les compliments, l'écoute, ce "je prends" ? Je suis curieuse de vous lire !
A bientôt !
Sincèrement,
Sandra
PS : Les retours des membres RELIER me touchent beaucoup.
Après l'atelier avec Chiara : « Cet atelier nous sort de nos modes de pensées automatiques et nous montre la puissance de la marche », « Envie de refaire l'exercice et de le proposer autour de moi ».
Après l'interview avec Nina : « Une séance riche de conseils puissants », « J’ai beaucoup aimé la phase de questions / réponses avec les participants, leurs questions et réflexions étaient super intéressantes avec des profils divers ; ça m’a fait beaucoup de bien ce moment ! »
Ce qui me frappe le plus ? L'envie d'agir. Parce que l'inspiration seule ne suffit pas. C'est le passage à l'action – tester, pratiquer, proposer autour de soi, rencontrer d’autres personnes qui font autrement – qui transforme vraiment nos façons de travailler et de diriger.
Pourquoi on écoute si mal (et comment y remédier)
Faites-vous partie des 84% des personnes qui pensent bien écouter ? Cet épisode pourrait vous en apprendre beaucoup sur votre capacité d'écoute.
Dans RELIER ce mois-ci, je reçois Nina Fasciaux, journaliste et autrice de "Mal entendus" (Payot), qui travaille pour le Solutions Journalism Network. Nina forme des journalistes à mieux écouter pour créer des ponts plutôt que des murs. Son constat ? On écoute très mal. Non pas par mauvaise volonté, mais parce qu'on n'a jamais appris.
Dans l'épisode de RELIER, nous explorons comment le déficit d'écoute observé dans les médias se répercute dans nos organisations, et surtout comment y remédier concrètement.
Le 20 mars, nous développerons cette compétence cruciale lors d'un atelier pratique Il est encore temps de nous rejoindre ! Toutes les infos sont ici !
Un mot de Fatoumata Ly, fondatrice de Ninti & Themis Foundation
Vous aviez entendu Fatoumata dans Les Équilibristes il y a quelque temps, et depuis notre échange, Fatoumata continue de s’engager avec ferveur pour la santé des femmes.
Elle développe un nouveau projet d’envergure, qui vous intéressera peut-être. La parole à Fatou !
Depuis 6 mois avec Stéphanie van de Werve, nous construisons Themis, une fondation européenne dédiée à faire émerger une nouvelle génération de projets en santé des femmes.
Nous travaillons sur les fondations du système. La recherche, la donnée, les politiques publiques, le financement. Ce qui permet vraiment aux choses de changer à grande échelle.
En ce moment, nous lançons notamment :
• un Women’s Health Index pour mesurer enfin les inégalités réelles avec des chercheuses à Harvard
• des Citizen Labs avec patientes, soignants et chercheurs
• des partenariats scientifiques comme avec Pasteur et entreprises pour financer des solutions concrètes
• une coalition européenne pour faire bouger les lignes côté politiques publiques
Le 26 mars à 19h près de République, nous organisons une soirée de soutien à Paris pour rassembler les premières personnes qui ont envie de soutenir et financer le projet, ouvrir leur réseau, donner des idées.
Un moment simple, en petit comité, pour se rencontrer et partager la vision.
Si ça vous parle, n’hésitez pas à écrire à Fatou directement : fatoumata@ninti.io.
Pour vous inscrire : https://luma.com/lzrcazsi?locale=fr
Et un coup de coeur
L’actualité est bien difficile, et je m’efforce - comme vous j’en suis certaine - de trouver le juste équilibre entre rester informée, affûter mon esprit critique, recouper et faire le lien entre tout ce que j’entends et lis… et ne pas me laisser envahir par l’inquiétude, qui coupe toute envie d’agir, d’aller de l’avant. Alors que nous étions dans la voiture pour plusieurs heures avec mon mari, saturés d’informations radiophoniques, nous avons atterri sur France Musique, une station que je n’avais jamais écoutée. Nous avons eu beaucoup de chance : l’émission en cours était sur le guitariste Thibault Cauvin. Nous avons découvert sa musique – splendide, d’une grande diversité – et la personne. Il est un conteur passionnant et généreux, et cette émission est un régal. Je viens de voir qu’il y a aussi un podcast sur ses voyages sur France Inter, prochains épisodes sur ma liste. Enjoy !